Depuis près d’un mois, une mobilisation lycéenne de grande ampleur traverse le pays. Ces contestations, nées en réaction à plus de quarante ans de politiques néolibérales brutalement intensifiées au cours des mandats d’Emmanuel Macron, sont réprimées avec une extrême violence. La réponse de l’État choque par sa volonté affichée de produire du handicap chez les manifestants. Les mutilations de mineurs se multiplient, et les forces armées de l’État éborgnent et arrachent les mains de lycéens de 15 à 16 ans.
Historiquement, la violence de la police en tant qu’institution était surtout dénoncée par les mouvements antiracistes et les quartiers populaires. Sur ces territoires, les morts et la production de handicap faisaient déjà des ravages, dans une indifférence quasi totale de l’ensemble de la gauche, qu’elle soit institutionnelle ou révolutionnaire. Au cours de la dernière décennie, ce paradigme a basculé sous l’effet d’une double dynamique. D’une part, le mouvement antiraciste a imposé un rapport de force, porté notamment par les manifestations historiques Black Lives Matter et celles pour la justice pour Nahel Merzouk, ainsi que par le travail acharné de militants qui ont forcé la société à entendre une réalité : la police tue. D’autre part, lors du mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019, les techniques et l’arsenal du « maintien de l’ordre », jusqu’alors réservés aux banlieues, ont été déployés contre des manifestants blancs, et la vague de mutilations qui en a résulté a placé ces pratiques sur le devant de la scène. Si le fait que la police tue est désormais reconnu par les anticapitalistes comme par la gauche réformiste, il reste à analyser la mécanique de son autre versant. La police handicape.
Aujourd’hui, de la répression des militants écologistes à Sainte-Soline jusqu’à celle de très jeunes lycéens aux profils toujours plus divers, cette violence mutilante s’est généralisée pour devenir un outil assumé de répression des luttes populaires. La création de handicap par la police est devenue une stratégie à part entière pour garantir l’ordre capitaliste et bourgeois.
Créer du handicap physique, une stratégie de l’Etat
Pour comprendre la mécanique actuelle, il faut retracer l’évolution de l’arsenal policier. En 2014, sous le mandat de François Hollande, le militant écologiste Rémi Fraisse est tué par l’explosion d’une grenade offensive OF-F11. Cette grenade a certes été suspendue puis interdite, mais elle a aussitôt été remplacée par d’autres munitions explosives, la GLI-F4 puis la GM2L, et l’arsenal policier n’a cessé de s’étendre depuis. Plutôt que de renoncer aux armes capables de tuer ou de mutiler dans le cadre de mobilisations politiques, le pouvoir a fait le choix de banaliser un armement classé comme matériel de guerre.
La France est le seul pays de l’Union européenne à utiliser des grenades de « désencerclement » contre sa population. Elle fait aussi un usage massif de gaz lacrymogènes, alors même que l’emploi de ces agents chimiques comme méthode de guerre est interdit par la Convention sur les armes chimiques. La police française ne cache pas non plus son admiration pour la police brésilienne, considérée comme la plus meurtrière du monde. En 2021, le syndicat d’extrême droite France Police invitait ainsi à « s’inspirer du modèle brésilien ». L’État semble avoir entendu cet appel en achetant pour plusieurs dizaines de millions d’euros d’armes produites par l’entreprise brésilienne Condor.
Cette militarisation de la répression a trouvé sa première application massive lors du mouvement des Gilets jaunes, sous l’autorité de Laurent Nuñez, alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur. Le bilan s’élève à environ 2 500 manifestants blessés, une trentaine de personnes éborgnées et cinq mains arrachées, sans compter plus de 3 000 condamnations judiciaires. Cette doctrine de l’écrasement s’est ensuite illustrée lors du mouvement contre la réforme des retraites, avant de s’intensifier à Sainte-Soline, où les secours ont recensé près de 200 blessés en quelques heures, dont plusieurs personnes plongées dans le coma.
Ces chiffres montrent que la mutilation n’est pas une marge d’erreur mais l’aboutissement d’une doctrine. Il s’agit de neutraliser physiquement les militants, de bouleverser leur vie et d’imposer un coût d’engagement politique si lourd qu’il paralyse les mouvements sociaux.
« Aucune consigne de retenue »
Face à la mobilisation lycéenne, cette dynamique s’assume désormais sans le moindre complexe. Devenu ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez a balayé toute idée de désescalade en déclarant : « Sur la droite et l’extrême-droite de l’échiquier politique, des gens disent que le ministre donne des consignes de retenue. C’est faux. Il n’y a aucune consigne de retenue. Et par ailleurs, aucune consigne de ne pas utiliser tout l’armement intermédiaire à disposition des forces de sécurité intérieure. »
Cette absence de retenue s’abat désormais directement sur des corps d’adolescents. L’État n’hésite plus à déployer contre des mineurs des unités motorisées réputées pour leur extrême violence, comme la BRAV-M. Les blessures irréversibles et les actes potentiellement mortels s’accumulent.
- À Saint-Ouen-l’Aumône, le 28 septembre, Eden, 15 ans, a reçu un tir de lance-grenades (Cougar) à bout portant, qui lui a causé une double fracture de la mâchoire.
- À Lens, Evan a eu la main arrachée par une grenade de désencerclement.
- À Argenteuil, un lycéen de 16 ans a été éborgné par un tir de Flash-Ball en pleine tête.
- À Tours, le 30 septembre, Maël, 16 ans, a lui aussi perdu un œil lors des rassemblements.
- La police recourt à des méthodes que certains médias ont qualifiées de terroristes : attaques à la voiture-bélier à Troyes, Dunkerque et Angers, assauts à moto au Blanc-Mesnil, jusqu’aux images insoutenables de la tête d’un lycéen plongée dans un ruisseau par un policier à Belfort.
- Le 17 octobre, les mutilations se sont multipliées. Des manifestants ont été éborgnés, d’autres roués de coups de matraque ou visés par des tirs de LBD. À Saint-Étienne, un homme a eu la main arrachée par une grenade. À Mulhouse, une passante de 17 ans a perdu un œil après un tir de grenade, alors qu’elle ne participait pas aux manifestations. Plusieurs morts au cours de manifestations sont également à déplorer.
Frapper les corps des manifestants dès l’âge de 14 ans et multiplier les éborgnements de mineurs en quelques jours révèle une stratégie employée depuis plus de dix ans. L’État se sert du handicap comme d’une menace pour dissuader toute une génération de se révolter, voire simplement de manifester. Une fois le handicap créé, il se désintéresse d’ailleurs de celles et ceux qu’il a mutilés, qui ne bénéficient que très rarement d’une prise en charge.
Le traumatisme et la peur pour étouffer les luttes
Si la création de handicap sert à museler la révolte, les mutilations ne sont qu’une partie de la stratégie adoptée. S’y ajoutent les coups de matraque, les coups de genou, les placages, les clés de bras, les gazages au gaz lacrymogène CS2…
L’acharnement physique contre les manifestants permet au pouvoir d’associer l’idée de révolte à celle de douleur. Blocages et manifestations se déroulent dans un climat de peur, sur lequel l’État compte pour désorganiser la contestation. Exercer des violences contre des lycéens, c’est chercher à créer chez eux un traumatisme. Faire une clé de bras à une lycéenne de 14 ans vise manifestement à la dissuader de protester, en la menaçant implicitement de recommencer, ou de s’en prendre à elle plus violemment encore la prochaine fois. Les violences physiques sont aussi des violences psychologiques.
Ces violences produisent elles aussi du handicap. Le traumatisme laissé par les coups, les gazages et les arrestations peut marquer durablement la vie de très jeunes militants, sous forme d’angoisses ou de stress post-traumatique. Elles frappent en outre plus durement les personnes déjà handicapées ou malades. Le gaz CS est particulièrement dangereux pour les personnes asthmatiques ou atteintes de pathologies respiratoires, et une interpellation brutale peut avoir des conséquences graves sur un corps déjà fragilisé. La répression ne se contente donc pas de créer du handicap, elle exclut aussi de fait les personnes handicapées de l’espace de la lutte.
Arrestations de masse et couvre-feux, une gestion coloniale de la contestation
C’est sous ce même angle qu’il faut analyser le nombre impressionnant d’interpellations. Le ministère de l’Intérieur revendique lui-même plus de 5 000 interpellations en moins d’une semaine3, dont 85 % de mineurs. Quelques jours avant le samedi 17 octobre 2026, le ministère de la Justice dénombrait déjà environ 8 000 gardes à vue. Ces arrestations largement abusives cherchent, comme les violences physiques, à instaurer un climat de peur et à dissuader le peuple de se révolter. Un commissaire cité par Le Canard enchaîné résume ainsi les directives du gouvernement : « Le but de la manœuvre était d’effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde. »
Ces arrestations de masse, associées à l’instauration de couvre-feux dans plusieurs villes, rappellent les méthodes employées contre les Algériens en 1961. Le 5 octobre 1961, le préfet de police Maurice Papon imposait un couvre-feu aux « Français musulmans d’Algérie » de la région parisienne. C’est pour protester contre cette mesure que des dizaines de milliers d’Algériens ont manifesté le 17 octobre, avant d’être massacrés par la police. Plus de 11 000 d’entre eux furent arrêtés en une seule soirée. En 2005 encore, lors des révoltes des banlieues, le gouvernement avait recours à une loi d’état d’urgence datant de la guerre d’Algérie pour autoriser des couvre-feux dans les quartiers populaires.
La gestion actuelle du mouvement s’inscrit dans cette continuité. À Strasbourg, les lignes de tram desservant certains quartiers populaires ont été supprimées. Isoler et quadriller ces territoires, et avec eux des populations largement issues de l’immigration, relève d’une logique héritée de la gestion coloniale, que l’État applique depuis des décennies aux quartiers populaires et qu’il étend aujourd’hui à toute une jeunesse mobilisée.
Des gardes à vue qui mettent la santé en danger
Les gardes à vue sont également l’occasion de violences physiques et médicales. Les lycéens interpellés rapportent de nombreux placages et coups, qui mettent directement leur santé en danger. L’accès aux soins n’y est pas non plus respecté. Dès le début de la garde à vue, la personne arrêtée doit être informée de ses droits, notamment celui de garder le silence, d’avoir recours à un avocat et à un interprète, de prévenir son entourage et d’être examinée par un médecin. Or les interpellés sont rarement informés de ces droits, ce qui entrave leur accès aux soins. Lorsqu’un gardé à vue demande un examen médical, les autorités disposent d’un délai maximal de trois heures pour le présenter à un médecin, et ce droit est lui aussi souvent bafoué. Pour les mineurs de moins de 16 ans, la désignation d’un médecin est même obligatoire dès le début de la garde à vue. Les lycéens rapportent pourtant des expériences contraires à la loi.
Le cas de Valentin est particulièrement choquant. Son examen médical ne s’est pas déroulé dans des conditions correctes et ses parents n’ont pas été clairement informés de son placement en garde à vue. Atteint d’une forme grave de diabète, il a fait un coma diabétique qui aurait pu lui coûter la vie et a dû être hospitalisé en urgence. Son histoire montre à quel point la garde à vue, et la privation de soins qui l’accompagne, représente un danger mortel pour les personnes malades chroniques et handicapées.
Faire place aux personnes handicapées dans la lutte
Face à une répression qui crée du handicap et écarte les personnes handicapées de la rue, certaines organisations ont montré, ce 17 octobre, qu’une autre manière de lutter était possible. À Strasbourg, des masques ont été distribués pour se protéger du gaz mais aussi des virus comme le Covid. À Paris et à Lyon, des militants qui ne pouvaient pas défiler ont pu participer aux mobilisations grâce à l’organisation de camarades valides. À Montpellier, des locaux accessibles ont été mis à disposition des personnes qui en avaient besoin.
Ces organisations ont porté des revendications antivalidistes parce qu’elles portent des revendications anticapitalistes. Nous encourageons chaque organisation et chaque militant à faire de même et à donner une place à chacun, pour l’unité de notre classe.
Les lycéens eux-mêmes l’ont bien compris. Nous saluons leur solidarité avec leurs camarades handicapés : de nombreux élèves ont réclamé une éducation réellement accessible et non ségréguée, l’accès à des AESH et la revalorisation de leur poste, ou encore l’application simplifiée et effective des aménagements. Le mouvement social actuel est une lutte de notre classe, et c’est en cela qu’il est profondément antivalidiste.
Conclusion
Le CLHEE apporte tout son soutien aux revendications lycéennes et appelle à poursuivre les mobilisations. Nous rappelons que les forces armées de l’État occupent un rôle particulier dans le maintien de l’ordre capitaliste, et que les violences policières sont inhérentes à ce rôle. Nous refusons de parler de « bavures », car ce serait minimiser la fréquence de ces violences. Elles ne sont ni exceptionnelles ni épisodiques, elles répondent à une logique systémique. Lénine l’affirmait déjà en 1917 : « Troupe permanente et police sont en substance les principaux instruments de la puissance de l’État ; mais comment pourrait-il en être autrement ? »4
La réponse de l’État aux protestations, comme la grande diversité des revendications, prouve une fois de plus qu’un changement radical de système est nécessaire. Les luttes lycéennes, étudiantes, ouvrières, féministes, LGBT, antiracistes et antivalidistes visent toutes un ennemi commun, le capitalisme. Nous appelons chacun à s’engager et à s’organiser collectivement pour renverser le rapport de force. C’est à notre classe de gouverner, car nous nous passons aisément des capitalistes, alors que les capitalistes ne peuvent pas se passer de nous.
Restons soudés et continuons à lutter pour un monde débarrassé de l’exploitation. Nous nous battrons pour faire entendre les revendications des lycéens.
- C’est d’ailleurs le même type de grenade qui a provoqué la mort de Vital Michalon en 1977 à Creys-Malville, dans le cadre d’une manifestation contre un site nucléaire ↩︎
- Le gaz lacrymogène porte mal son nom : il ne se contente pas de faire pleurer, mais provoque également des difficultés respiratoires ainsi que des brûlures des muqueuses et de la peau. Il peut avoir des conséquences graves et irréversibles, en particulier chez les plus jeunes ou chez les personnes à risques. Le gaz CS expose au cyanure : https://reporterre.net/Les-gaz-lacrymogenes-exposent-ils-au-cyanure-Un-biologiste-l-assure ↩︎
- Semaine du 28 septembre au 4 octobre ↩︎
- Lénine, L’Etat et la révolution, La Fabrique éditions, 2012, p. 55. ↩︎