Le premier mai, journée internationale de lutte pour les droits des travailleuses et travailleurs, est trop
souvent désigné à tort comme la « fête du Travail ». Pourtant, le travail n’est une fête que pour la bourgeoisie et le patronat : pour les travailleurs, il représente un véritable cauchemar. Karl Marx décrivait déjà le travail capitaliste comme ce « mécanisme terrible fournissant, avec la régularité des saisons, son bulletin de mutilations et d’homicides industriels » (Karl Marx, Le Capital). Ces mutilations et ces morts ne sont pas des accidents, mais le produit d’une logique implacable. Le capitalisme entretient avec le handicap une relation à trois temps : il le produit par l’exploitation et la répression, il l’exploite tant qu’il peut en en faisant une source de profit, et il abandonne tout ce qui ne lui est plus utile. Ce premier mai est donc aussi l’occasion, pour notre collectif antivalidiste, de mettre des mots sur cette mécanique et sur les personnes qu’elle broie.
Provoquer la mort et le handicap par le travail : une stratégie productiviste
La situation du travail en France n’a de cesse de s’aggraver sur la question sanitaire, notamment avec
l’augmentation fulgurante du nombre de morts liées au travail et d’accidents de travail. En 2024, 1 297
travailleurs sont morts à cause de leur travail, soit plus de 3 décès par jour selon le rapport annuel de la
Caisse nationale de l’Assurance-maladie. Parmi ces décès, 764 sont dus à des accidents de travail (soit une augmentation de 5% par rapport à 2023) et 215 à une maladie professionnelle (soit une augmentation de 19% par rapport à l’année précédente). Le nombre d’accidents de travail grimpe en flèche depuis l’accession de Macron au pouvoir : il a augmenté de 33% entre 2017 et 2019. Il est également à souligner que les chiffres communiqués sur les décès liés aux maladies professionnelles sont minorés car les travailleurs peinent à faire reconnaître leur maladie comme maladie professionnelle.
Le 28 avril, journée mondiale de la santé et de la sécurité au travail, a été l’occasion de nombreux communiqués et rassemblements qui font état de l’augmentation des morts, maladies et accidents liés au travail, en corrélation avec la multiplication des offensives réactionnaires qui détériorent sciemment les conditions de travail. Ces mobilisations rappellent que la mortalité due au travail est la conséquence directe et inévitable de l’essence même du système capitaliste. Elles évoquent également le décès récent de Calvin, un jeune de 15 ans en stage professionnel dans une entreprise de BTP. Son nom vient s’ajouter à la liste des mineurs morts pour des raisons professionnelles, alors que 5 mineurs avaient déjà trouvé la mort en 2025. Ce sont surtout les jeunes défavorisés qui sont exposés à ces risques et parmi eux les élèves de classes SEGPA, qui effectuent deux semaines de stage en milieu professionnel dès la 4e : ces élèves handicapés sont donc surexposés à des risques sanitaires.
La mortalité et la maladie produites par le travail sont l’expression de la recherche de profit du patronat, de manière passive (négligences des normes de sécurité par exemple) mais également de manière active : le patronat a tout intérêt à exposer ses travailleurs à des substances nocives pour leur santé ou encore à imposer des cadences et des volumes horaires inhumains si cela lui permet d’augmenter sa rentabilité. Si un travailleur n’est pas tué ou rendu handicapé par son travail, c’est que le patron ne l’a pas assez exploité. Dans cette logique de maximisation des profits, c’est tout naturellement que les maladies professionnelles, volontairement provoquées, ne sont que très rarement reconnues comme telles. L’on pense notamment aux agriculteurs, aux travailleurs de l’industrie chimique ou aux agents d’entretien qui sont mis au contact de substances particulièrement toxiques. Les agriculteurs sont (officiellement) surreprésentés dans 6 types de cancer, avec des statistiques alarmantes : par exemple, l’excès de risque de développer un lymphome plasmocytaire grimpe à 58% supplémentaires pour les femmes. Mais le cancer n’est pas la seule cause de mortalité où sont surreprésentés les agriculteurs : le rapport 2025 de la MSA révèle qu’ils présentent un risque de suicide 46% plus élevé que la moyenne. Les travailleurs agricoles sont fréquemment évoqués dans la presse pour les conditions de travail inimaginables qui sont les leurs : en mars dernier par exemple, la gérante de la société Anavim et deux de ses collaborateurs sont condamnés pour traite d’êtres humains sur 57 travailleurs sans papiers, qui avaient été privés d’eau, de nourriture, d’un hébergement salubre, d’un salaire décent et qui avaient travaillé plus de 10 heures par jour. Le milieu viticole rémois est connu pour ce genre de pratiques et la saison des vendanges de 2023, qui a provoqué 5 décès, est même surnommée « vendanges de la honte » par les militants et la presse locaux.
Des travailleurs handicapés surexploités ou privés d’emploi
Si les travailleurs valides sont déjà exploités par leur travail, le capitalisme réserve un sort particulier aux
travailleurs handicapés et redouble d’ingéniosité pour les exploiter autant que possible, notamment au moyen de l’institutionnalisation. Dans les ESAT, les travailleurs handicapés ne sont même pas reconnus comme travailleurs mais comme « usagers », comme l’on est usager de la SNCF lorsque l’on prend le train. Le capitalisme considère rendre un service à ces travailleurs, qu’il prétend inclure dans la société en les forçant à réaliser des tâches ingrates et particulièrement aliénantes dans des établissements réservés aux handicapés et souvent en dehors des villes. Les travailleurs des ESAT dépendent donc du Code de la famille et de l’aide sociale, et non pas du Code du travail, et n’obtiennent qu’une rémunération misérable : 5€ de l’heure dans beaucoup de cas, revenu complété par l’Allocation Adulte Handicapé qui n’est pas considérée comme un revenu et empêche, par exemple, d’obtenir un prêt à la banque. Les travailleurs des ESAT n’ont obtenu le droit de se syndiquer et de faire grève qu’en 2024, mais force est de constater que les syndicats se désintéressent parfaitement de ces institutions. Les travailleurs des ESAT sont ainsi pénalisés sur tous les plans : ils sont institutionnalisés, sous-payés, ségrégués, inconsidérés, exploités autant que possible par le système capitaliste et ne peuvent pas compter sur le soutien des syndicats et organisations politiques. Pour aller plus loin : Thibualt Petit, Handicap à vendre, Les Arènes, 2022.
Les travailleurs handicapés qui exercent leur activité en dehors de structures ségrégatives sont également exposés à des discriminations et à une précarisation accrue. Le patronat répond à des logiques productivistes, ce qui freine l’accès à l’emploi et le respect de conditions de travail décentes pour les handicapés. Les handicapés présentent un taux d’emploi bien inférieur à celui de la population générale : en 2017, le taux d’emploi à bac+3 et plus des valides est de 84.8% contre 56.1% pour les handicapés. Le patronat cherche une main d’œuvre efficace et peu contraignante et est donc réticent à embaucher des handicapés, partant du préjugé qu’un travailleur handicapé serait moins productif. Les aménagements de poste sont également un point crucial sur lequel sont discriminés les travailleurs handicapés : les aménagements sont considérés comme une perte de temps et d’argent par les capitalistes, ce qui conduit à une non-application de ceux-ci, à un refus d’embauche voire à une perte d’emploi.
Lorsque le patronat consent à embaucher un travailleur handicapé, c’est rarement par souci d’inclusion réelle. Les entreprises de plus de 20 salariés sont légalement tenues d’employer au moins 6% de travailleurs handicapés, faute de quoi elles s’acquittent d’une contribution financière. Pour y échapper à moindre coût, elles privilégient les handicaps les moins contraignants pour la production, ou sous-traitent à des ESAT pour remplir leur quota sur le papier, perpétuant ainsi la ségrégation des travailleurs institutionalisés au nom de l’inclusion.
Le capitalisme utilise le handicap pour réprimer les luttes des travailleurs
Pour réprimer les luttes sociales, le capitalisme dispose de plusieurs armes, parmi lesquelles l’instrumentalisation et la provocation de handicaps et de risques sanitaires. A chaque grand mouvement
social contestant une attaque à l’encontre des droits des travailleurs, les militants sont violentés par les forces de l’ordre. On rapporte ainsi de nombreux cas de personnes devenues handicapées à la suite de violences policières lors de manifestations, par exemple pendant la mobilisation contre la loi travail ou celle contre la réforme des retraites. L’usage de la violence et la création de handicap permet au capitalisme de réprimer les luttes des travailleurs en neutralisant des individus et en créant un traumatisme collectif autour de la révolte.
Le recours aux risques sanitaires permet également de réprimer les contestations de manière plus insidieuse au sein même des entreprises. Les syndicalistes qui dérangent le patron font face à une stratégie bien ficelée pour les empêcher de poursuivre leur engagement syndical : ils sont confrontés à des pressions psychologiques, des menaces de licenciement, des assignations en justice et à des diffamations dans le but de les vulnérabiliser psychologiquement afin de les museler. Le patronat n’hésite pas non plus à s’en prendre à la santé physique des syndicalistes, notamment en ne leur confiant que des tâches difficiles à réaliser ou encore en augmentant leur cadence et leur volume horaire.
Cette logique répressive franchit un nouveau seuil avec la proposition de loi Rodwell, qui prévoit l’internement psychiatrique forcé sur simple suspicion de trouble à l’ordre public (un communiqué dédié y reviendra).
Le capitalisme abandonne ce qu’il ne peut pas exploiter
Le marché du travail est organisé autour d’une norme de productivité à laquelle les personnes handicapées sont supposées se conformer. Tout ce qui permet de s’en approcher (aménagements de poste, accessibilité, temps partiels thérapeutiques) est toléré tant que le coût reste acceptable pour le patronat. Pour les personnes dont le handicap est jugé trop contraignant ou trop coûteux à compenser, le capitalisme n’a rien à offrir. Elles sont reléguées hors du monde du travail et dépendantes d’allocations insuffisantes.
Le système de soin public suit la même logique. Depuis 2004, les hôpitaux sont financés selon le principe de la tarification à l’activité : chaque acte médical a un prix, et l’établissement est rémunéré selon sa production. Une opération chirurgicale courte et technique est rentable ; une personne handicapée lourde ou atteinte d’une maladie chronique non guérissable ne l’est pas. Plus de 40 000 lits ont été fermés depuis 2013. La recherche obéit aux mêmes impératifs : la maladie de Charcot, découverte il y a plus de 150 ans, reste à ce jour incurable, faute de financements publics suffisants et parce que les firmes pharmaceutiques n’y voient pas de marché rentable. Le capitalisme investit dans ce qui peut retourner travailler et produire. Le reste, il l’abandonne.
Ce premier mai est donc aussi la journée de toutes celles et ceux que le capitalisme a rendus handicapés par l’exploitation et la répression, qu’il a parqués dans des structures ségrégatives ou utilisés comme main d’œuvre au rabais, et qu’il a finalement abandonnés quand ils n’étaient plus rentables. La lutte pour les droits des travailleurs est inséparable de la lutte antivalidiste. L’une et l’autre s’attaquent au même système, qui produit, exploite et se débarrasse des corps selon une seule et même logique : celle du profit.