Un faux pas, oui ! Mais tout de même un pas ?

Par Noémie Aulombard

Communication du 31 août 2018 dans le cadre du Congrès International des Recherches Féministes Francophones (CIRFF 2018).

« Un faux pas, oui ! Mais tout de même un pas !». Ces mots ambigus, prononcés par un des personnages à la fin du roman, la Garçonne, écrit en 1922 par Victor Margueritte, retraçant le parcours d’une jeune femme sexuellement émancipée, finalement rattrapée par son mal d’enfant et le destin marital. Cette phrase  me semble résumer à merveille l’ambiguïté de ce texte qui montre certes l’émancipation d’une femme, mais qui la montre au final de façon assez péjorative et normalisée : la Garçonne n’échappe pas à son destin de femme. Montrer l’émancipation d’une femme comme un pas de côté par rapport à un destin assigné, comme un faux pas, est-il tout de même un pas vers l’émancipation ? Ce questionnement fait écho au problème de la représentation cinématographique de l’homosexualité masculine, et plus particulièrement de la pansy, de la tapette. En témoigne un propos relevé dans Celluloid Closet, documentaire de Rob Epstein et Jeffrey Friedman :

J’aime bien le personnage de la tapette. C’est une représentation négative, j’en conviens ; mais elle a le mérite d’exister. Je préfère les images négatives à l’absence d’images.

Présence d’images négatives oui, mais tout de même présence ? Faut-il préférer les monstrations péjoratives à l’absence totale de monstration ? C’est la question que l’on pourrait appliquer à  la représentation de la plupart des corps minorisés dans les productions culturelles : corps lesbiens, corps bisexuels, corps trans, corps non-occidentaux, corps handicapés… D’un côté, il est vrai que l’absence d’images  rend impossible et impensable l’existence de ces corps dans la vie réelle : leur effacemBent dans les imaginaires les rend invisible dans la vie quotidienne. Cependant, on peut se demander si forger des représentations négatives des corps minorisés – ces corps fictifs – ne détermine  pas certaines interactions et certaines pratiques envers ces corps dans le quotidien : les corps fictifs structurent un certain regard sur les corps réels ; ce regard est intrinsèquement lié aux façons dont on montre les corps dans le monde social, notamment par le biais des productions culturelles qui inscrivent les corps dans des cadres de monstration, les mettant en scène de telle ou telle façon.

On peut noter un certain paradoxe, concernant la relation entre corps fictifs et corps réels : les corps fictifs apparaissent souvent plus légitimes que les corps réels. Présentes dans les romans, les films ou les images photoshopées des magazines, ces fictions de corps fournissent souvent des modèles ou des contre-modèles auxquels le regard et les corps réels doivent se conformer ou non. Ce sont ces contre-modèles auxquels on va s’intéresser dans la première partie de cette communication.

J’appellerai ici ces contre-modèles, ces images négatives de corps : les corps repoussoirs. Ces corps repoussoirs permettent une sorte de mise en ordre parmi les corps réels, car, de même qu’il y a des fictions de corps qui disent ce que doivent être les corps, les corps repoussoirs prescrivent ce que ne doivent pas être les corps et les façons dont ils ne doivent pas se montrer. Ainsi, la féminité libérée de la Garçonne est vue péjorativement et dépeinte comme une féminité à laquelle il ne s’agit pas de correspondre. La masculinité risible de la tapette contraste avec la bonne et respectable masculinité véhiculée par les standards hollywoodiens.  La négativité de la monstration des corps repoussoirs s’inscrit dans une relation dialectique avec les images positives des corps : on montre les corps repoussoirs pour mieux indiquer comment, dans l’espace social, les corps doivent être et agir.

Dans les romans et les films, les corps repoussoirs s’inscrivent toujours dans un destin particulier. Après s’être éloigné du droit chemin de la bonne féminité, la Garçonne y revient ; et jusqu’aux années 2000, la majorité des personnages homosexuels et lesbiens s’inscrivaient dans des existences tragiques – et c’est encore le cas pour bon nombre de personnages trans portés à l’écran. Or, on remarque le même phénomène, quant aux rares apparitions d’un personnage handicapé dans les romans ou les films. A l’instar des corps féminin, homosexuel ou trans, le corps handicapé est pris en charge par le registre du déviant et du tragique. On peut considérer le corps handicapé  comme un corps repoussoir qui vient en contrepoint du corps valide.

Dans l’espace social, les corps minorisés sont racontés de façons particulières : les corps féminins sont racontés de façon sexualisée ou maternelle. Les corps handicapés sont inscrits dans une narration pathologisante  et misérabiliste. J’appellerai ces narrations imaginaires que le regard assigne aux corps réels : les scripts corporels. Travaillées par des rapports de domination,  ces narrations de corps témoignent du point de vue dominant sur les corps minorisés : le corps féminin comme objet de désir du regard masculin ; une existence handicapée invivable en-dehors des schèmes du corps valide. Ce sont des fictions hégémoniques qui déterminent les façons de montrer les corps, les pratiques et les interactions des corps réels. On remarque aussi une certaine relation récursive entre imaginaires et corps réels. Ce que l’on imagine des corps influe sur les façons de les montrer et de les regarder. Ce façonnement du regard sur les corps influence à son tour les pratiques corporelles des acteurs sociaux et actrices sociales, pratiques qui façonnent à leur tour les imaginaires. Par exemple, on imagine les poitrines féminines naturellement sexualisées, ce qui adosse au registre du sexuel la monstration et le regard sur cette zone du corps féminin. Cela va conduire à certaines interdictions sociales et à certaines pratiques, notamment les réticences de certaines femmes à se mettre topless, alors qu’il semble un peu plus aisé pour un homme de le faire. Cette dissimulation des seins confirme qu’ils sont une zone du corps qu’il n’est pas acceptable de montrer publiquement, parce qu’évoquant la sexualité qui doit être reléguée à la sphère intime. Les scripts corporels déterminent aussi la façon dont sera imaginé l’avenir des corps réels. Là aussi, on note une certaine forme de récursivité : le script racontant le corps handicapé comme condamné à une existence tragique et privé de tout avenir en-dehors d’une institution, peut effectivement condamner les existences d’enfants handicapés qu’on ne socialisera pas de la même façon que les  enfants valides : d’emblée, ils et elles ne sont pas sur un même pied d’égalité pour construire leur avenir. Ces mécanismes sociaux renforcent à leur tour l’imaginaire qui n’envisage pas l’existence handicapée en-dehors d’une institution. Cette récursivité entre imaginaire et façons de montrer les corps, pratiques et destins, participe du verrouillage du regard sur les corps : peu à peu, les imaginaires dominants se naturalisent et ce que l’on imagine des corps devient évidence sur les corps : il est  naturel qu’une femme soit ou devienne mère, comme il est naturel que les personnes handicapées vivent en institution, ou comme il est évident de mettre en scène un personnage handicapé de façon tragique, puisqu’on croit que l’existence handicapée est vivable montrable que sur ce mode-là. Cela montre bien un certain verrouillage du regard sur les corps : une seule façon de les imaginer et de les raconter, une seule façon de les montrer, une seule façon de les regarder.

Ce qui participe aussi au verrouillage du regard, c’est que ces monstrations véhiculent  souvent l’idée que les difficultés rencontrées par les personnages aux corps minorisés seraient la conséquence d’un accident ou d’un hasard malencontreux, le fruit d’une déviance personnelle ou d’un choix individuel. Les destins tragiques des femmes fatales,  des personnages homosexuels ou des personnages handicapés semblent, dans la plupart des productions culturelles hégémoniques, relever d’une responsabilité individuelle ou d’un enchaînement fataliste, et donc naturel ; et non d’une responsabilité collective et de déterminismes sociaux. Le tragique de ces existences est un ressort narratif, presque jamais questionné et questionnable. Pourtant, sortir un thème de la sphère individuelle et naturelle pour l’ériger en problème social permet de déconstruire son aspect naturel, de faire émerger l’idée que la monstration tragique des existences minorisées relève d’une construction sociale et ne dit rien sur les corps réels, et puisque ce n’est pas un état de nature, on peut agir dessus, on peut modifier cet état des choses, on peut proposer d’autres narrations de corps pour mieux visibiliser les corps réels, pour mieux les regarder ou éviter leur effacement des imaginaires, et donc de l’espace public.

Pour répondre à la question énoncée en début de communication : « Faut-il préférer la monstration par des images négatives plutôt que l’invisibilisation par l’absence d’images, il me semble que, certes, les images négatives montrent, mais c’est une monstration qui ne rend pas visibles. C’est une monstration qui découle des imaginaires dominants et agit sur les corps réels comme un trompe-l’œil. Les  personnes, issues des populations minorisées, ont à démentir quotidiennement l’imaginaire qui est assigné à leur corps.  Cela relève encore de leur responsabilité individuelle, et non d’une réflexion politique.  Politisons donc le regard sur les corps, le regard sur soi-même.

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