Le 24 avril dernier, Toufik, 34 ans, autiste, malentendant, atteint d’atrophie cérébrale, se promenait à vélo dans un parc de Portes-lès-Valence. Il a été poussé de son vélo, plaqué au sol par quatre policiers, frappé à la tête, aux épaules, dans le dos, un genou appuyé sur son cou. Ses appareils auditifs ont été cassés. Il a passé quarante heures en garde à vue, sans rien entendre ni comprendre, avant d’être libéré sans poursuites, avec six jours d’ITT, une dent cassée, et une peur de sortir seul qui ne le quitte plus.
Ce n’est pas un cas isolé. Le 17 mars 2026 à Ivry-sur-Seine, Islam, 24 ans, handicapé mental, était frappé et tasé à plusieurs reprises lors d’une perquisition au domicile de sa famille, réfugiée tchétchène, alors même que celle-ci avait prévenu les agents de son handicap. En mars 2025 à Clermont-Ferrand, Raphaël, paraplégique, recevait un coup de poing en pleine tête de la part d’un policier, devant témoins et devant caméra. En novembre 2024 en Polynésie française, un homme en fauteuil roulant était renversé et giflé au sol par des agents venus répondre à un appel le concernant. La liste est longue et elle continuera de s’allonger.
Un phénomène mondial, une invisibilité française
Ce que vivent ces personnes n’est pas un accident ni une bavure exceptionnelle. C’est un phénomène structurel qui dépasse largement nos frontières. Le 3 mai 2026 à Charleroi, en Belgique, Yassin était frappé par la police dans une station de métro pour « rébellion » : un exemple parmi d’autres de ce que vivent les personnes handicapées face aux forces de l’ordre partout en Europe. Mais ce phénomène est rarement documenté, faute de données. C’est aux États-Unis qu’il a été le plus étudié, et les chiffres sont accablants.
Entre un tiers et la moitié de toutes les personnes tuées par la police seraient handicapées, selon la Fondation Ruderman. Une personne sur cinq tuée par la police en 2015 et en 2016 était en crise de santé mentale au moment des faits, selon le recensement du Guardian. Les personnes handicapées mentales ayant des besoins non satisfaits ont seize fois plus de risque d’être tuées par la police. Plus de la moitié des Afro-Américains handicapés ont été arrêtés avant l’âge de 28 ans, soit deux fois plus que les blancs handicapés.
En France, ces chiffres n’existent pas. Le Défenseur des droits lui-même qualifie cette absence de « problème fondamental ». Cette absence de données ne signifie pas l’absence du problème : elle en est l’un des symptômes les plus éloquents.
Pourquoi les personnes handicapées sont-elles particulièrement exposées ?
Les raisons sont structurelles et elles s’articulent étroitement.
Les comportements liés au handicap, qu’il s’agisse de mouvements atypiques, de difficultés de communication, de réactions de panique ou de crises, sont régulièrement interprétés par la police comme des signes d’ivresse, de consommation de stupéfiants ou de provocation. Le handicap n’est pas toujours reconnu, mais lorsqu’il l’est, cela n’arrange rien : la déshumanisation des personnes handicapées, en particulier de celles qui présentent des troubles mentaux ou cognitifs, suffit à elle seule à autoriser la violence.
Les personnes handicapées sont aussi plus souvent précaires, plus souvent isolées, moins insérées socialement. Les personnes sans domicile fixe présentent fréquemment des troubles mentaux. Moins de ressources, moins de témoins, moins de retenue de la part des forces de l’ordre.
D’un côté, le handicap isole, marginalise et précarise. De l’autre, la pauvreté et le racisme structurel produisent du handicap, en amont de toute interaction policière. L’exposition à la pollution, aux métaux lourds, à des conditions de logement dégradées dans les quartiers populaires contribue à une prévalence plus élevée de handicaps cognitifs et de maladies chroniques dans ces communautés. Le handicap est à la fois un produit et un amplificateur des inégalités sociale.
Le racisme amplifie les risques au moment de la rencontre avec la police. La déshumanisation que subissent les personnes racisées fait que leurs comportements atypiques seront encore plus facilement lus comme dangereux, leur résistance comme une menace, leur détresse comme de l’agressivité. Aux Etats-Unis, le cas de Gilberto Powell, homme noir trisomique tabassé par des policiers qui avaient pris sa poche de colostomie pour une arme, illustre jusqu’à l’absurde cette mécanique : le corps handicapé et noir est lu comme une menace avant même que la personne n’ait pu dire ou faire quoi que ce soit.
Il y a aussi la question de qui appelle la police. Dans un environnement validiste et raciste, les personnes handicapées, et encore plus celles qui sont racisées, sont davantage susceptibles de faire l’objet d’appels de la part de voisins ou de passants qui interprètent leur présence ou leur comportement comme suspect ou menaçant. C’est précisément ce qui s’est passé pour Toufik. La police n’intervient pas dans le vide : elle est appelée par une société qui a peur des corps déviants.
Enfin, même lorsque c’est la personne handicapée elle-même ou sa famille qui appelle la police pour demander de l’aide, le résultat peut être fatal. Ryan Gainer, adolescent autiste noir, a été tué chez lui en Californie en 2024, dans les sept secondes suivant l’arrivée des agents, alors que sa famille les avait appelés pour l’aider à traverser une crise. Sonya Massey, femme noire avec un handicap psychique, a été tuée chez elle en Illinois la même année, après avoir elle-même appelé la police parce qu’elle avait peur d’un intrus. Appeler la police en situation de crise, c’est déjà prendre un risque mortel quand on est handicapé et racisé.
Les violences policières produisent du handicap
Il faut aussi inverser le regard. Si les personnes handicapées sont surexposées aux violences policières, les violences policières produisent elles-mêmes du handicap. Les tirs de LBD ont éborgné des centaines de personnes en France depuis 2018, laissant des séquelles permanentes. Les passages à tabac fracturent, provoquent des traumatismes crâniens, des douleurs chroniques. Les gardes à vue et les arrestations brutales, les perquisitions nocturnes au domicile, génèrent des troubles anxieux, des états de stress post-traumatique, des phobies durables. Toufik, qui allait dire bonjour à tout le monde dans son quartier et prenait le café avec les policiers municipaux, ne sort plus seul.
Ce n’est pas un effet secondaire regrettable. C’est une violence de classe qui s’exerce sur les corps des plus précaires, des plus exposés, de ceux qui n’ont pas les ressources pour se protéger ou obtenir réparation. Le handicap est à la fois une cause d’exposition à la violence d’État et l’un de ses produits : l’État mutile, traumatise, brise des corps et des esprits, puis utilise le handicap qu’il a lui-même fabriqué pour justifier la mise à l’écart, le contrôle, l’enfermement. Les personnes handicapées sont ciblées parce qu’elles dérogent à la norme du corps productif et conforme que la société capitaliste exige. Et quand nos classes se révoltent, c’est sur leurs corps que tombent les LBD, c’est dans leurs rangs que se comptent les éborgnés, les mutilés, les traumatisés. Le handicap n’est pas extérieur à la lutte des classes : il en est l’une des lignes de front.
Notre lutte est aussi la leur
La tentation existe, dans le mouvement antivalidiste, de répondre à ces violences en demandant une meilleure formation des policiers, plus de sensibilisation, des dispositifs d’identification du handicap. Ces réponses ne sont pas sans utilité immédiate, mais elles ne s’attaquent pas à ce qui produit ces violences.
Dans tous les pays où la police est violente, les personnes handicapées en sont parmi les premières victimes. Dans tous les pays où le rôle de la police est de contrôler l’espace public et d’en expulser les plus précaires, les personnes handicapées seront nécessairement surexposées. Renforcer l’institution qui nous frappe pour qu’elle nous frappe mieux, c’est une solution pour celles et ceux d’entre nous qui ont les moyens de négocier avec elle, pas pour les autres qui sont en réalité la majorité.
La lutte contre les violences policières est une lutte antivalidiste. La lutte antivalidiste, si elle est sérieuse, ne peut pas faire l’impasse sur le racisme, sur la précarité, sur la répression de classe qui structure ces violences. Nous appelons toutes les militantes et militants antivalidistes à rejoindre et à renforcer les luttes antiracistes et contre les violences policières. Nos combats ne sont pas parallèles : Ils convergent ou ils échouent.