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Femmes handicapées : soins refusées et violences médicales

Deuxième article d’une série de quatre sur les violences faites aux femmes handicapées.

Premier article : https://clhee.org/2026/03/25/femmes-handicapees-des-violences-massives-une-invisibilite-organisee/?preview_id=931&preview_nonce=c4dc5953fd&_thumbnail_id=-1&preview=true

Le premier article de cette série documentait l’ampleur des violences sexuelles et conjugales subies par les femmes handicapées, et les obstacles systémiques qui les empêchent d’y recourir à la justice. Ces violences ne s’arrêtent pas à la sphère privée ou conjugale. Elles traversent aussi les espaces censés protéger et soigner — les cabinets médicaux, les maternités, les institutions de soin. Un médecin, une sage-femme, un personnel encadrant peuvent être des agresseurs. Mais ils peuvent aussi être, plus silencieusement, les agents d’un système qui prive, contrôle, stérilise — au nom du soin.

Cet article documente les violences gynécologiques et médicales faites aux femmes handicapées : privation de soins, contraception imposée, stérilisations forcées. Des violences qui ont en commun de traiter le corps des femmes handicapées non comme le leur, mais comme un objet à gérer.


La sexualité des femmes handicapées est prise dans une double injonction contradictoire : soit elles sont perçues comme « asexués », éternelles enfants incapables de désir, soit comme des « bêtes » à la sexualité incontrôlable, débridée, quasi monstrueuse. Ces représentations validistes structurent les pratiques médicales et institutionnelles. Elles justifient deux types de violences : la privation de soins gynécologiques (puisqu’on est « asexuées », on n’en a pas besoin) ou les soins forcés, notamment contraceptifs (puisqu’on est « incontrôlables », il faut nous empêcher de nous reproduire). Le corps des femmes handicapées n’est pas considéré comme le leur : il est l’objet de décisions prises par d’autres — médecins, familles, institutions — au nom d’une supposée incapacité à choisir pour soi. C’est du validisme médical

Privations de soins gynécologiques

  • 77 % des établissements médico-sociaux signalent des difficultés d’accès aux soins gynécologiques (Enquête ARS Île-de-France, 2018)
  • Seulement 27 % permettent un suivi gynécologique annuel (Enquête ARS Île-de-France, 2018)
  • 58 % des femmes handicapées seulement déclarent un suivi gynécologique régulier (Enquête IDF, 2016-2017)
  • 85,7 % n’ont jamais eu de mammographie. 26 % n’ont jamais eu de frottis (Enquête IDF, 2016-2017)
  • 90 % des cabinets de gynécologie sont inaccessibles (APF)
  • Seulement 4 % du personnel médical déclare avoir reçu une formation sur la prise en charge des personnes handicapées (Académie nationale de médecine, mai 2025)

Sources : Enquête ARS Île-de-France 2018 ; Enquête IDF 2016-2017 ; Académie nationale de médecine, mai 2025 ; APF.

Cette privation de soins a deux visages : hors institution et en institution. Hors institution, les femmes handicapées se heurtent à l’inaccessibilité physique des cabinets médicaux — généralistes, spécialistes, gynécologues — et du matériel (tables de consultation, tables d’accouchement, mammographes). Cette inaccessibilité limite leur choix de médecin et rend difficile le recours à la prévention et aux suivis auxquels toute autre femme peut prétendre : mammographies, frottis, suivi gynécologique, suivi de grossesse. 

En institution, la réponse de l’État est le dispositif Handigyneco : déployer des sages-femmes libérales, formées aux handicaps, directement dans les établissements médico-sociaux. Mais cette « solution » évite la vraie question : pourquoi des adultes sont-ils encore enfermés dans des institutions ? Plutôt que d’adapter les cages, il faut garantir le droit à vivre dans la communauté avec des cabinets médicaux de ville réellement accessibles, du matériel adapté, et des professionnels formés.

Violences contraceptives et stérilisations forcées

Lorsque les femmes handicapées accèdent aux soins, c’est souvent pour subir des violences contraceptives. En institution, la contraception est imposée — parfois comme condition d’entrée dans l’établissement — sans suivi gynécologique adéquat. 

Une étude qualitative révèle une « sur-contraception » prescrite de manière quasi systématique, sans recherche de consentement (Boutault-Caradec et al., 2020). L’implant progestatif est massivement utilisé, non pour l’autonomie des femmes, mais pour faciliter le travail du personnel encadrant : pas besoin de vérifier la prise, pas besoin de suivi gynécologique. 

Les femmes interrogées rapportent des poses violentes, une absence totale d’information sur la contraception et ses effets secondaires, et des décisions prises par des tiers (médecins, parents, tuteurs).  La contraception n’était pas forcément corrélée à l’existence de relations sexuelles. Or, dans un contexte où les femmes handicapées sont surexposées aux violences sexuelles, cette contraception ne les protège pas des viols : elle protège l’institution d’une de leurs conséquences les plus visibles. 

Les stérilisations forcées révèlent l’ampleur du validisme eugéniste. Dans les années 1990 en France, entre 400 et 500 ligatures des trompes par an sur des femmes handicapées, pratiques alors pourtant interdites, « probablement sous-évaluées » car dissimulées « sous couvert d’appendicectomie » (Rapport IGAS 1997). Les conséquences traumatiques de ces interventions n’ont toujours pas disparues. 

Aujourd’hui encore, elles sont légalement possibles pour les femmes sous tutelle en France si « contre-indication médicale absolue aux méthodes de contraception » (Loi 2001-588). En 2022, au moins 14 États membres de l’UE autorisent encore la stérilisation de personnes handicapées sans consentement libre et éclairé (FEPH 2022). En France, l’opposition de la personne bloque théoriquement l’intervention, mais « l’absence de refus » ne garantit pas un consentement libre dans des situations de dépendance institutionnelle.

Aucune donnée nationale n’est publiée depuis 1998. Cette opacité empêche toute évaluation. L’absence de chiffres n’est pas une preuve d’absence — c’est une preuve d’invisibilisation organisée

Source : FEPH, « Forced sterilisation of persons with disabilities in the EU », 2022 ; Rapport APCE Doc. 15828, Conseil de l’Europe, septembre 2023.

Conclusion

Le corps des femmes handicapées n’est pas considéré comme le leur. Il est l’objet de décisions prises par d’autres — médecins, familles, institutions — au nom d’une supposée incapacité à choisir pour soi. Ce que nous avons documenté ici n’est pas un ensemble de ratés médicaux : c’est la logique cohérente d’un système validiste qui, selon les cas, nie la sexualité des femmes handicapées pour justifier de les priver de soins, ou la pathologise pour justifier de les contrôler.

Reprendre le contrôle de son corps suppose d’abord d’exister comme sujet — reconnu comme capable de désir, de refus, de choix. C’est ce droit élémentaire que la maternité et la parentalité viennent ensuite mettre à l’épreuve, comme le montrera le prochain article.