Une série sur les violences faites aux femmes handicapées — Article 1
En France, les femmes handicapées subissent une oppression intersectionnelle : sexisme et validisme s’entrecroisent et produisent des violences spécifiques, largement sous-estimées. Invisibilisées dans les statistiques, ignorées des politiques publiques, elles font face à des violences massives que la société banalise ou nie.
Cette série s’appuie sur des données publiques, mais aussi sur les analyses et les luttes des femmes handicapées elles-mêmes, dont les savoirs politiques sont essentiels. Rien sur nous sans nous.
Une invisibilité statistique dramatique
Les données sur les violences faites aux femmes handicapées sont structurellement sous-estimées. Les enquêtes statistiques de référence (comme l’enquête Virage de l’INED) sont fondées implicitement sur le vécu des femmes valides : leurs questionnaires ne captent pas les formes de violence spécifiques au handicap (privation d’aides, contrôle des médicaments, violences par le care), ni les contextes que seules les femmes handicapées fréquentent régulièrement (institutions médicales, établissements médico-sociaux). L’enquête Ifop/Ladapt de 2022, menée en ligne, illustre un autre biais tout aussi grave : les femmes en institution, les femmes avec un handicap cognitif ou mental sévère, et celles sous tutelle ou curatelle en sont mécaniquement exclues : elles n’ont pas d’accès autonome à internet, ni la liberté de répondre. Ce sont pourtant les plus exposées aux violences. L’enquête produit des chiffres alarmants sans noter qu’elle invisibilise précisément les situations les plus graves.
Les données que nous partageons ici ne représentent pas la réalité : c’est le minimum documenté sur les femmes que les enquêtes parviennent à atteindre.
Les rares chiffres disponibles sont sans ambiguïté : les femmes handicapées sont surexposées à toutes les formes de violences. Cette surexposition n’est pas le produit de leurs caractéristiques individuelles, elle est le produit d’un système qui organise leur dépendance, leur isolement et leur décrédibilisation.
16 % des femmes handicapées déclarent avoir été violées, contre 9 % de l’ensemble des femmes — et 33 % parmi les femmes avec handicap psychique (Ifop/Ladapt, 2022)
23 % déclarent avoir subi des violences conjugales, contre 15 % de l’ensemble des femmes — et 35 % parmi les femmes avec handicap psychique (Ifop/Ladapt, 2022)
31 % des femmes handicapées « pauvres » déclarent avoir subi des violence conjugales, contre 6 % des femmes handicapées « aisées » (Ifop/Ladapt, 2022)
88 % des femmes autistes ont été victimes de violences sexuelles (Dr Muriel Salmona, audition Sénat, 14 février 2019)
Sur une année, le risque de violences sexuelles est multiplié par 6 pour les femmes présentant un handicap psychique ou cognitif (Dr Muriel Salmona, audition Sénat, 14 février 2019)
Sources : Rapport Sénat n°19-014, octobre 2019 ; Étude Ifop pour Ladapt, novembre 2022.
Pour les femmes handicapées vivant hors des institutions médico-sociales, le domicile est le premier lieu du danger : 60 % des violences signalées sur la plateforme d’écoute de FDFA, dédiée aux femmes handicapées, ont lieu au domicile de la victime (Rapport Sénat n°19-014, 2019). Lorsque les agressions sont sexuelles, 56 % s’accompagnent de violences physiques, contre 35 % en population générale. 90 % des victimes connaissent leur agresseur (INSEE/DREES, 2020). Ces données brisent le mythe de l’agresseur inconnu : pour les femmes handicapées, le danger principal est dans la famille, dans le couple, dans l’institution, et il est amplifié par la dépendance.
Les auteurs sont identifiés : 35 % sont des conjoints, 20 % de l’entourage élargi, 15 % des parents (Ligne d’écoute FDFA, citée dans Rapport Sénat n°19-014, 2019). Ces hommes sont souvent perçus comme des aidants exemplaires — ce regard bienveillant sur eux diminue la vigilance des professionnels et entrave les signalements.
Les violences verbales révèlent aussi un harcèlement sexiste spécifique : à situation sociale identique, les femmes handicapées sont bien plus exposées aux injures et aux menaces que les hommes handicapés.
Les femmes présentant un handicap mental, cognitif ou psychique sont confrontées à une exposition au risque particulièrement sévère. Les difficultés à identifier des comportements abusifs, à décoder les intentions malveillantes, à verbaliser un refus ou à comprendre qu’une situation est violente créent des fenêtres de vulnérabilité que les agresseurs exploitent délibérément, et que le système judiciaire et médical n’est pas équipé pour reconnaître.
Quand le handicap devient une arme dans la relation : le contrôle coercitif
Une étude qualitative menée auprès de 88 femmes handicapées en France documente les mécanismes précis par lesquels le handicap aggrave la violence conjugale au-delà de la dépendance économique. Ces femmes subissent ce que les chercheuses appellent un contrôle spatial : le conjoint valide refuse l’accès à une canne blanche, bloque les rendez-vous médicaux, impose un déménagement en zone isolée sans transports en commun. Il ne « prive » pas seulement : il capitalise sur l’inaccessibilité de l’environnement pour rendre la fuite impossible. Ce contrôle est une violence en lui-même, et il en renforce d’autres. L’isolement empêche les femmes d’échapper aux coups, aux insultes, aux menaces.
La même étude met en lumière une double contrainte impossible : les femmes handicapées sont sanctionnées quelle que soit leur position face aux normes de genre. Si elles ne parviennent pas à assurer le travail domestique (du fait de la douleur, de la fatigue, des limitations), leur conjoint le retourne contre elles comme une preuve d’incapacité. Si elles revendiquent un rôle maternel et prennent un temps partiel pour s’occuper de leurs enfants, ce même conjoint les harcèle pour avoir osé se comporter comme une femme valide. Punies de leur déviance. Punies de leur conformité. Il n’y a pas de bonne réponse aux normes de genre quand vous êtes femme et handicapée.
Source : Bouchet C., Boudinet M., Couraud A., « Quand les violences de genre oublient le handicap », Terrains & Travaux n°46, 2025/1.
Les établissements médico-sociaux : un angle mort statistique
Les violences sexuelles et sexistes en institution sont documentées par les professionnel·les de terrain et les associations, mais aucune enquête approfondie ne permet d’estimer leur prévalence réelle. Les seules données disponibles sont celles des services de sécurité. Elles ne reflètent que les cas ayant donné lieu à une procédure policière ou judiciaire, soit une fraction infime des situations réelles compte tenu du faible taux de dépôt de plainte. Or même sur ce périmètre étroit, les établissements (IME, ESAT, structures de santé) concentrent plus d’un tiers des agressions sexuelles enregistrées contre des personnes handicapées mineures et 27 % des agressions sexuelles enregistrées contre des personnes majeures. Ce que ces chiffres documentent n’est pas la réalité des violences institutionnelles : c’est leur plancher visible. De nombreux cas restent non traités, enfouis dans la chaîne hiérarchique, cachés aux familles (SSMSI, Base des victimes de crimes et délits 2018).
Ce sont pourtant des violences structurelles, produites par la privation de liberté que l’institution impose, par la dépendance au personnel encadrant, par l’isolement qui coupe les résidentes de tout recours extérieur. La rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les droits des personnes handicapées est sans ambiguïté : le placement en institution viole le droit à la liberté et à la sécurité garanti par la CIDPH. Ce n’est pas un dysfonctionnement qu’on corrige avec de meilleurs contrôles — c’est une violence inhérente au modèle (Catalina Devandas, rapport A/HRC/40/54, 2019).
Le recours à la justice et aux dispositifs de protection : manque d’accessibilité et préjugés validistes
Les commissariats, tribunaux, centres d’accueil et hébergements d’urgence sont souvent inaccessibles aux femmes handicapées : barrières physiques, absence d’interprètes en langue des signes, formulaires inadaptés, procédures pensées pour des personnes valides et autonomes. Les dispositifs de lutte contre les violences faites aux femmes ont été construits sans elles, et peinent à les accueillir.
À cela s’ajoute un déficit de formation criant. Les forces de l’ordre, les magistrats, le personnel médical appelé à recueillir des témoignages ou à constater des violences ne reçoivent pas de formation spécifique à l’accompagnement des femmes handicapées victimes de VSS. Les préjugés validistes font le reste : une femme handicapée qui signale une agression est perçue comme peu fiable, suggestible, incapable de distinguer la violence d’un soin ou d’une maladresse. Cette incrédulité est renforcée par la désexualisation des personnes handicapées : construites comme asexuées, sans désir ni corps susceptible d’être violé, elles ne correspondent pas à l’image de la victime. Ce déni sert de bouclier pour les agresseurs. Pour les femmes avec un handicap mental ou cognitif, la mise en doute est quasi systématique. Mais aussi pour les femmes ayant un trouble de l’élocution, ou une prosodie différant de la norme. L’apparence, la façon de s’exprimer, la maîtrise des codes sociaux, sont indispensables pour faire face à la police ou à la justice en tant que survivante de violences.
La tutelle complexifie encore davantage les démarches. Une femme sous mesure de protection peut déposer plainte seule, mais la loi prévoit qu’elle soit représentée en justice par son tuteur. En cas de conflit d’intérêts, un administrateur ad hoc peut être désigné, mais l’activer suppose de pouvoir alerter un tiers, d’être entendue et accompagnée, ce qui est souvent impossible lorsque l’agresseur appartient à la sphère familiale ou institutionnelle.
Soumission et silence : une vulnérabilité fabriquée
Les femmes handicapées sont exposées aux violences dès l’enfance, non seulement parce qu’elles sont des cibles, mais parce qu’on les prépare à l’être. Conditionnées à obéir aux adultes qui les entourent, à faire confiance aux personnes qui les soignent, à ne pas contester les décisions prises pour elles, elles intègrent une culture de la soumission qui inhibe le discernement, empêche de nommer la violence et rend difficile d’y résister. Ce conditionnement n’est pas un accident, mais le produit d’institutions qui valorisent la compliance comme vertu thérapeutique.
À cela s’ajoute l’absence quasi généralisée d’éducation à la vie sexuelle et affective. En institution, la sexualité des résidentes est niée, régulée, parfois interdite. Les femmes handicapées grandissent sans avoir appris à reconnaître le consentement, à identifier une situation abusive, à dire non. Cette lacune n’est pas un oubli : elle est le prolongement logique d’un système qui ne les reconnaît pas comme des sujets sexués. Elle rend les violences possibles, répétables, et silencieuses.
Conclusion
Mettre en lumière ces violences, c’est déjà commencer à rompre le silence qui les protège. Mais la visibilité ne suffit pas : elle doit s’accompagner de transformations concrètes.
Cela suppose des politiques publiques construites à partir des réalités des femmes handicapées, des dispositifs accessibles, des institutions réellement formées, et une production de données qui ne laisse plus hors champ celles qui sont aujourd’hui les plus exposées.
Surtout, cela implique de reconnaître pleinement les femmes handicapées comme des sujets politiques, porteuses de savoirs et d’analyses indispensables.