Le travail comme terrain de luttes politiques des personnes handicapées

Le travail comme terrain de luttes politiques des personnes handicapées : l’exemple des mobilisations en France dans les années 1968

par Cécile Morin

Par l’expression « les années 68 », les historiens désignent un cycle décennal de contestations et de conflits du travail(1) dans lequel les fractions les plus dominées du mouvement ouvrier jouent un rôle moteur: les ouvriers spécialisés (OS), les femmes, les travailleurs immigrés, auxquels on peut ajouter les personnes handicapées. C’est dans la trame des luttes des années 1968 que s’inscrivent en effet les premières mobilisations politiques des personnes handicapées en France. Parce que mai 1968 a ouvert de nouveaux horizons d’attente, faisant entendre la revendication de nouveaux droits et de nouvelles aspirations à l’émancipation, des personnes handicapées, des jeunes surtout(2), se mobilisent contre l’assignation au travail en milieu protégé qui leur est faite. Pour la génération née dans l’immédiat après guerre, le handicap induit de façon quasi-mécanique le placement dès l’enfance en institutions spécialisées, placement qui conduit, par un effet de filière, à travailler une fois adultes dans des établissements du milieu protégé – en centre d’aide par le travail (CAT) ou en ateliers protégés – selon des critères de rentabilité et de type de handicap établis par les professionnels du secteur. C’est ce destin social et professionnel que les militants handicapés des années 1968 refusent en dénonçant un système qu’ils considèrent comme une forme de ségrégation, tout en revendiquant l’égalité d’accès aux emplois en milieu ordinaire et la fin des discriminations les empêchant par exemple de prétendre aux postes de la fonction publique.
Leurs mobilisations revêtent un caractère hybride, expérimental, en l’absence de précédent en France et malgré le développement de mouvements de lutte des personnes handicapées aux États-Unis dans la même période(3).

Chronologie (non exhaustive) des mobilisations des personnes handicapées dans les années 1968 en France

1969: manifestations contre les quêtes organisées par l’APF (Association des Paralysés de France) et d’autres associations

1970 : grève de la faim de jeunes résidents d’un foyer à Caen pour protester contre leurs conditions de vie

1971 : Le « comité valides/handicapés » fondé dans un CAT de Dijon avec le soutien de la CFDT organise une quête sur la voie publique avec des troncs percés, accompagnée de tracts dénonçant la charité.

1972 : manifestations contre la quête à Grenoble et Dijon

Mai 1973 : Occupation d’une ANPE en solidarité avec Aïsha Bernier, infirmière ayant perdu son emploi du fait de son handicap et en grève de la faim pour obtenir un reclassement dans l’administration. Suite à cette action qui s’avère victorieuse, création du Comité de lutte des handicapés (CLH)

Janvier 1974 : Parution du premier numéro du journal du CLH : Handicapés Méchants

Décembre 1974 : Lancement de tracts à l’Assemblée Nationale pour protester contre le projet de loi d’orientation dit « en faveur des personnes handicapés ». Le MDH (Mouvement de Défense des Handicapés) organise une manifestation contre ce projet de loi.

Mars 1975: occupation de l’immeuble de I’APF à Paris par le CLH à l’occasion de la Journée de quête nationale. D’après les souvenirs de la militante Elizabeth Auerbacher, les membres du CLH lancent des peaux de bananes par la fenêtre aux cris de « Valides aujourd’hui, handicapés demain ! ».

24 février 1977 : début de l’occupation du CAT de Besançon par des travailleurs handicapés et valides soutenus par la CFDT

18 février 1978 : meeting unitaire à Paris contre loi de 1975. Suite au meeting, création du collectif le CACHALO (Collectif d’Action et de Coordination des Handicapés pour l’Abrogation de la Loi d’Orientation).

1979 : dernière parution du journal Handicapés Méchants

Elles empruntent tout d’abord au répertoire d’action du mouvement ouvrier : des grèves éclatent dans des établissements du milieu protégé et des manifestations sont organisées contre les associations gestionnaires d’établissements mais aussi pour interpeller les pouvoirs publics après le vote de la loi du 30 juin 1975. Cette loi préparée en concertation avec ces associations entérine et renforce l’existence du secteur protégé. Aux yeux des militants qui la combattent, elle permet en outre de dédouaner l’Etat et la société tout entière de leurs responsabilités en matière d’aménagements puisque le secteur protégé assure de fait une fonction de subsidiarité. Ces mobilisations s’inspirent également du répertoire d’action des mouvements étudiants et des luttes des minorités influencés par la contre-culture des années 1970. Des militants handicapés se livrent par exemple à de fausses quêtes avec des troncs percés pour protester contre les quêtes annuelles organisées par l’Association des Paralysés de France (APF) accusée de perpétuer ainsi le modèle charitable du handicap. À travers les publications militantes et les slogans, ils opèrent un détournement du stigmate en utilisant l’humour et l’autodérision et ils organisent des actions dont le caractère spectaculaire tient au fait même que des personnes handicapées occupent l’espace public en se rendant visibles. La référence aux mouvements étudiants et lycéens de mai 1968 se lit également dans la pratique de l’organisation en comités, à l’instar du Comité valides-handicapés à Dijon ou du Comité de Lutte des Handicapés, proche des mouvements révolutionnaires d’extrême gauche, qui publie un journal intitulé Handicapés Méchants.
Mais dans le paysage des luttes des années 1968, ces mouvements se heurtent à des difficultés particulières, qui sont d’abord d’ordre matérielles. La tenue de réunions militantes ou de manifestations publiques tient en effet de la prouesse à une époque où les transports publics ne sont pas adaptés et où la plupart des militants ne sont pas autonomes pour se déplacer et vivent chez leurs parents ou en institutions. Les militants suscitent en outre un relatif désintérêt de la part des forces politiques et syndicales à gauche, et leurs actions sont peu relayées par les médias nationaux. Enfin, aucune personnalité de l’envergure d’un Michel Foucault ou d’un Gilles Deleuze n’apporte au mouvement une caution intellectuelle comme c’est le cas à l’époque pour le mouvement de dépsychiatrisation ou pour la lutte des prisonniers portée par le Groupe d’Information sur les Prisons (GIP). De fait, ces mobilisations se singularisent par l’enjeu de légitimer la capacité des militants handicapés à se représenter eux-mêmes, à exprimer une parole autonome et à être reconnus dans leur dignité de travailleurs alors qu’ils sont ordinairement considérés comme des objets de soin et d’assistance et non comme des sujets politiques. Dès lors, leurs modalités d’action et d’expression révèlent des processus de subjectivation par lesquels ils se constituent en sujets autonomes et émancipés. À travers elles, ils formulent un projet de contre-société qui les conduit à repenser les catégories du handicap, du travail et de l’assistance.

• Une dénonciation de l’assujettissement des travailleurs du secteur protégé
Elle se décline à travers des tracts distribués dans les manifestations, les slogans sur les banderoles, les textes politiques et les témoignages de personnes handicapées placées en établissements. Ces derniers sont assimilés à des « ghettos d’handicapés », à des « usines-prisons », ou à des casernes, autant d’expressions qui indiquent un régime d’enfermement. À travers la métaphore carcérale, les militants dénoncent la ségrégation sociale et spatiale générée selon eux par la mise en institution comme le montre par exemple le dessin ci-dessous paru en 1975 dans le journal Handicapés méchants. On y voit un CAT représenté sous les traits d’une forteresse située au bout d’un interminable chemin, exprimant à la fois l’isolement et l’enfermement des personnes qui y travaillent.

handicapes mechants
Dessin non signé. Source: Handicapés Méchants N°4, décembre 1975

Les établissements du secteur protégé sont alors, il est vrai, souvent implantés en milieu rural, et l’éloignement des centres urbains rend plus difficiles encore les déplacements des personnes handicapées et leurs possibilités d’ouverture sur l’extérieur. D’autre part, une partie d’entre elles est logée dans des foyers attenants aux CAT et aux ateliers protégés si bien que ceux-ci sont à la fois leur lieu de travail et de vie, favorisant le maintien d’un entre-soi à l’écart de la société globale et le contrôle de l’institution sur l’existence des individus(4). Le sentiment de ségrégation sociale est encore renforcé par le fait que, non seulement les personnes handicapées n’accèdent pas aux emplois en milieu ordinaire, mais que, lorsqu’elles exercent dans le secteur protégé, elles sont privées de certains des droits des travailleurs. Ainsi, les employés handicapés des CAT n’ont pas accès au salaire minimum et n’ont ni le droit de grève ni celui de créer une section syndicale. En empruntant à une rhétorique de lutte des classes, le travail en milieu protégé est dès lors dénoncé comme un système d’exploitation au service du capitalisme, et les travailleurs handicapés assimilés à un sous-prolétariat. Ceux-ci sont présentés comme une main d’œuvre sous-payée, potentiellement utilisée par le patronat pour faire baisser les salaires ou pour briser les grèves par la pratique de la sous-traitance, et rendue docile par l’absence de possibilité d’organisation collective. Les militants remettent également en cause les conditions de travail dans les CAT et les ateliers protégés en dénonçant la rapidité des cadences, la monotonie et l’inintérêt des tâches imposées aux travailleurs. On retrouve ici une condamnation des effets aliénants du taylorisme qui domine les conflits ouvriers des années 1968 tels que les a analysés l’historien Xavier Vigna(5).
Rien d’étonnant dès lors si les activistes handicapés s’identifient aux franges les plus dominées de la classe ouvrière : aux prisonniers qui travaillent également en sous-traitance mais aussi aux travailleurs immigrés. La comparaison avec la situation de ces derniers repose d’abord sur la pénibilité de leurs conditions de travail : ils occupent des emplois délaissés par les nationaux comme les travailleurs handicapés occupent ceux que les valides dénigrent, leurs rémunérations sont particulièrement faibles, leurs perspectives de carrière quasi inexistantes, et ils se trouvent dans une position de grande vulnérabilité sociale. D’autre part, les ouvriers immigrés à l’instar de certains travailleurs handicapés, sont souvent logés dans des foyers possédés ou loués par l’entreprise si bien que celle-ci peut exercer sa surveillance en dehors du travail(6).
Mais présenter le travail en secteur protégé comme une forme d’exploitation n’a rien d’évident dans les années 1968 dans la mesure où celui-ci est considéré comme relevant d’une politique d’assistance en faveur des personnes handicapées. Les employés handicapés des CAT n’ont d’ailleurs pas le statut de travailleurs mais celui d’usagers de ces établissements, leur travail étant assimilé à une forme de prise en charge dont ils seraient les bénéficiaires. En dénonçant l’assujettissement des travailleurs handicapés placés en établissements, les militants des années 1968 tentent donc de renverser l’ordre des représentations dominantes qui fait du handicap une fatalité, un drame individuel, face auxquels la mise en institution est une réponse sociale d’une évidente nécessité. Pour cela, ils s’emparent des moyens d’expression que constituent l’écriture ou le cinéma afin de prendre la parole.

• La prise de parole comme mode de subjectivation
L’enjeu de la prise de parole est cardinal pour les personnes handicapées qui en sont alors particulièrement dépossédées. Les travailleurs des CAT sont, on l’a évoqué, dépourvus des possibilités d’expression collective assurées par le droit de grève et le droit syndical. Objets de discours – le handicap constitue un domaine d’expertise médico-sociale source de prescriptions – les personnes handicapées sont de surcroît rarement considérées comme des sujets de pensées et de paroles autonomes dans les médias de l’époque. En témoignent l’étonnement et l’incompréhension dont font preuve certains journalistes à l’endroit des activistes handicapés. Par exemple, lorsque des militants du collectif Cachalo (Collectif d’Action et de Coordination des Handicapés pour l’Abrogation de la Loi d’Orientation) envahissent le champ de courses hippiques à Auteuil en 1978 pour protester contre la loi d’orientation de 1975, le commentateur du tiercé pris au dépourvu par cette irruption inopinée, déclare : « Je dois dire d’ailleurs que c’est assez pénible de voir tous ces jeunes gens et jeunes filles dans leurs voitures, tous ces infirmes…»(7). Et lorsque les forces de l’ordre viennent les déloger, il affirme que celles-ci « sont venues à leurs côtés »(8). Le syntagme « militants handicapés » relève à ses yeux sinon de l’oxymore, du moins de l’impensé : ceux-ci sont avant tout désignés comme des « infirmes » que la police doit escorter, ce qui est une manière d’indiquer leur insignifiance en tant qu’acteurs politiques.
La prise de parole des militants mêle le témoignage individuel sur les conditions de vie et de travail à l’expression de revendications et de contestations collectives. Ainsi, les Comités de Lutte des handicapés appellent-ils les travailleurs en établissements à témoigner dans les colonnes de leur journal Handicapés Méchants. Dans le numéro 3 daté de l’été 1975 par exemple, un jeune homme qui souhaite garder l’anonymat « par crainte des représailles » décrit les différentes étapes de la journée dans un foyer CAT rythmée quasiment heure par heure par le règlement de l’établissement et la discipline de l’atelier(9). Il souligne le caractère vétilleux, arbitraire et infantilisant de ces règles qui privent les travailleurs handicapés d’autonomie et de liberté, obérant la possibilité d’une vie affective et sexuelle. En regard du texte, est reproduite sa fiche de salaire montrant qu’il gagne 151 francs par mois alors que le montant du SMIC en 1975 s’élève à 1260,25 F pour 40 heures de travail hebdomadaire. Ce procédé rend compte de l’aliénation à un ordre temporel indéfiniment répété qui régit le cercle d’une existence entièrement vouée au travail et aux besoins de la vie quotidienne tels que les organise l’institution. De fait, la prise de parole de ce jeune homme est en elle-même un acte d’émancipation dans la mesure où le temps de l’écriture est un temps dérobé à l’ordre temporel imposé par l’institution, un temps pour soi, pour penser sa condition. En ce sens, on pourrait comparer sa démarche d’écriture à celle des ouvriers parisiens des années 1830 que Jacques Rancière a décrite dans La nuit des prolétaires: archives du rêve ouvrier(10), consacrant leurs nuits à composer des vers, alors que la condition assignée aux ouvriers leur imposait le sommeil nocturne pour récupérer leur force de travail en vue du lendemain. Dans une perspective comparable, deux films sont réalisés par les militants du Comité de Lutte des Handicapés : Âmes charitables s’abstenir signé par Jean-Luc Héridel en 1976, et Bon pied bon œil et toute sa tête réalisé par Gérard Leblanc avec le collectif Cinéthique en 1978. Ces films veulent rendre compte de la condition assignée aux personnes handicapées« de l’intérieur », sans médiation ni porte-parole. Leur démarche de captation et de restitution de l’expérience vécue rappelle celle des groupes Medvekine qui produisirent des films sur la condition ouvrière de 1968 à 1974(11). Composés d’ouvriers appuyés par des professionnels du cinéma qui leur apportaient une aide technique et matérielle, les groupes Medvekine implantés à Sochaux et à Besançon entendaient s’affranchir des porte-voix autorisés du mouvement ouvrier en faisant émerger l’expression autonome de travailleurs anonymes parmi lesquels des femmes, des OS, des immigrés…
Les femmes handicapées participent également à cette prise de parole pour témoigner de la situation particulière qui leur est faite. Une jeune femme, Claudine A., raconte en 1977 dans le journal Handicapés méchants le quotidien au foyer et au CAT tenus par l’APF (Association des Paralysés de France) dans lesquels elle vit et travaille(12). Elle dénonce notamment la limitation des sorties et la surveillance dont elle et ses camarades font l’objet de la part de la direction lorsqu’elles fréquentent les garçons de l’atelier protégé. En marge de ses propos et comme pour en attester le bienfondé, elle publie le règlement intérieur de l’établissement édicté par l’APF. Voici ce qu’elle dit par exemple des conditions de travail :
« Nous avons eu dernièrement un nouveau boulot qui n’est pas adapté pour les handicapés : c’est des coquilles St-Jacques. Elles sont ramassées au bord de la mer, elles sont dans des sacs de 50 kg. Un de nos camarades qui a une scoliose très prononcée fait le transport des sacs sur son dos, et en fin de journée il est fatigué. Une équipe lave les coquilles dans une grande poubelle et ils sont (les handicapés) pliés en deux pour les laver ; et beaucoup sont handicapés du dos ou des mains … et ce travail est payé au rendement. Mais, vu que les valides ne voulaient pas de ce travail qui est dégueulasse à faire, c’est les handicapés qui le font »(13)
Ce témoignage avec ce qu’il comporte de spontanéité – on entend la jeune femme parler à travers l’écriture – s’inscrit dans les luttes des années 1968 qui font émerger des formes d’expression débordant celle des porte-paroles des organisations politiques et syndicales. On peut penser en le lisant à la colère de la jeune femme filmée en 1968 par Jacques Willemont devant l’usine Wonder au moment où le délégué CGT et la maîtrise annoncent aux ouvriers la reprise du travail, leur enjoignant de rentrer dans l’usine. S’indignant de cette décision en criant qu’elle ne retournera plus dans « cette taule » pour faire un « travail dégueulasse », la jeune ouvrière devient inopinément le personnage central de la scène, alors que les hommes qui l’entourent ne parviennent pas à canaliser sa prise de parole(14). De manière comparable, les propos